Témoignage : « Si nous haïssons Daech, ils auront gagné »


L’Europe doit aider les chrétiens d’Orient à rester dans cette région

Info Trip Middle East March 2014Le Père Pierbattista Pizzaballa (photo) est le supérieur majeur des Franciscains du Proche-Orient. Les moines de la custodie franciscaine de Terre Sainte œuvrent en Israël et en Palestine, mais également en Égypte et en Syrie. Dans ce pays, un frère franciscain a récemment été victime d’un rapt. L’AED a rencontré le custode à Jérusalem et s’est entretenu avec lui des perspectives qui, cinq ans après le début du « Printemps arabe », se présentent aux chrétiens en Syrie et au Proche-Orient. Le Père Pizzaballa pense que même une fois terminée, la guerre en Syrie aura encore longtemps des conséquences sur les chrétiens de ce pays. Selon lui, il est décisif de rétablir la confiance entre les musulmans et les chrétiens. Il dit que les chrétiens doivent prier pour le pardon, et que les musulmans doivent repenser leurs doctrines religieuses.

AED : Père custode, les débuts du « Printemps arabe » datent d’il y a maintenant cinq ans. Ce mouvement a surtout engendré le chaos et la déliquescence des États, particulièrement en Syrie. Est-ce que l’année 2016 offre une quelconque raison d’optimisme aux chrétiens persécutés de cette région ?
Il est difficile de dire s’il y a des raisons de garder l’espoir. Mais il n’y a aucun doute à ce que cette année sera décisive sur le plan politique et militaire. 2016 pourrait devenir un tournant. Je perçois en Syrie une certaine lassitude de la guerre auprès des parties concernées. Elles ne pourront donc pas continuer longtemps avec la même intensité.

AED : Pensez-vous que cela permettra l’émergence d’une solution politique lors des négociations de paix pour la Syrie qui se déroulent à Genève ?
Probablement pas directement. Pour cela, les abîmes sont trop profonds. Mais c’est peut-être un début.

AED : Mais reste-t-il encore suffisamment de temps aux chrétiens jusqu’à ce que survienne un jour un accord politique ? En effet, beaucoup de chrétiens ont déjà quitté la Syrie.
Les chrétiens ne souffrent pas seulement de la guerre et de ses conséquences telles que la destruction et la pénurie d’approvisionnement. Même si les armes se taisaient, la situation resterait difficile pour eux. Vous devez savoir en effet que cette guerre a également des conséquences sociales massives. Cette guerre qui sévit autant en Irak qu’en Syrie n’est pas seulement une guerre civile. Dès ses débuts, elle revêtait très nettement un caractère confessionnel et religieux. Il ne sera pas simple de rétablir la confiance perdue entre les chrétiens et les musulmans dans ces pays. Viennent s’y ajouter les conséquences économiques. Il sera très difficile de reconstruire ces pays, en admettant même qu’ils conservent leurs frontières actuelles. L’incertitude concernant l’avenir politique préoccupe également les chrétiens. Comment se composera le prochain gouvernement syrien ? Et pour répondre à votre question : évidemment, ils ne partiront pas tous. Ceux qui pouvaient se le permettre ou qui voulaient partir, ont déjà quitté le pays de toute manière. Ceux qui sont restés, ce sont ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas partir. C’est d’eux que nous devons nous occuper.

AED : Vous dites que la confiance entre les chrétiens et les musulmans est perturbée, sinon détruite. Pourquoi ?
Eh bien, il suffit de penser aux djihadistes de Daech ou de Jabhat Al-Nosra.

AED : Mais ces groupes représentent-ils vraiment le mode de pensée des sunnites en Syrie ou en Irak ?
Naturellement, tous les Syriens ne sont pas d’accord avec l’idéologie de ces groupes ou la soutiennent. Dans les territoires qu’ils contrôlent, les djihadistes oppriment également des musulmans, numériquement parlant même surtout des musulmans. Et pourtant, les fondamentalistes rencontrent beaucoup de succès. Sans l’appui de la part de la population, il serait impossible que ces groupes contrôlent aussi longtemps des territoires aussi vastes en Syrie et en Irak.

AED : Et comme les islamistes croient que les chrétiens sont partisans du gouvernement, ils en deviennent automatiquement des cibles ?
Oui. Mais il faut aussi dire qu’en de nombreux endroits en Syrie, il existe une formidable coopération et une coexistence entre chrétiens et musulmans. Je parle plutôt d’évolutions générales.

AED : Mais comment peut-on rétablir la confiance ici ? Faut-il peut-être séparer les groupes le long de frontières religieuses et ethniques ? Ce genre de tendance existe en Syrie.
Cela ne doit se produire en aucun cas. Pour permettre aux chrétiens d’avoir un avenir dans leur pays, il faut imposer le concept de citoyenneté, d’égalité civique. C’est l’élément décisif. Les dirigeants religieux ont un rôle à jouer ici. En effet, le fondamentalisme islamique n’a pas surgi du néant.

AED : Cependant, la plupart des religieux islamiques affirment que Daech par exemple n’a rien à voir avec l’islam.
C’est certainement un égarement, mais il existe malgré tout des relations avec la théologie établie. Après la Seconde Guerre mondiale, nous autres catholiques devions également nous demander dans quelle mesure l’antijudaïsme moderne a contribué à la Shoah et si nous avions joué un rôle dans ce contexte. De nos jours, les théologiens musulmans doivent se poser des questions similaires. Un examen de conscience théologique s’impose. Ils doivent se demander : Quels sont les éléments de notre doctrine qui ont contribué au fondamentalisme moderne ? En effet, il faut se demander d’où proviennent soudain les centaines de milliers de fondamentalistes. Ils tuent des chrétiens et les membres d’autres confessions. Pourquoi le font-ils ? C’est à ces questions que les théologiens non radicaux doivent répondre. Mais nous aussi, les chrétiens, avons un rôle à jouer ici.

AED : Lequel ?
Nous, les chrétiens, devons donner l’exemple du pardon. Nous pouvons particulièrement en prendre conscience en cette Année de la miséricorde.

AED : Mais comment un chrétien peut-il par exemple pardonner à Daech ?
Si nous haïssons Daech, ils auront gagné. C’est exactement ce qu’ils veulent. Sur le plan humain, évidemment, c’est incroyablement difficile d’accorder le pardon. Cela ne peut pas se faire automatiquement, mais seulement dans le cadre d’un processus qui prendra du temps. Mais nous devons l’envisager. En tant qu’Italien, qui vit en sûreté, je ne suis pas dans une position qui me permette de prescrire son attitude à un chrétien d’Alep. Je n’ai pas de réponse ici. Mais les chrétiens de Syrie et d’Irak doivent se poser cette question. L’Évangile nous y invite. Si nous ne le faisons pas, notre foi ne restera qu’une théorie. N’oublions pas que notre foi est née sur le Calvaire. Cela signifie que dès les tous débuts, le pardon se situait au centre de la chrétienté.

AED : Il y a longtemps que l’Europe n’est plus seulement spectatrice des bouleversements qui se déroulent au Proche-Orient. Elle est directement concernée à cause de l’afflux des réfugiés venus de cette région. Il y a également beaucoup de chrétiens qui se rendent en Europe. Est-ce que cela vous préoccupe ?
En aucun cas, je n’encouragerais les chrétiens à émigrer. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour permettre aux chrétiens de rester ici. Je leur dirais : Allez dans une partie sûre du pays, mais restez en Syrie. La fuite n’est pas une solution. La place des chrétiens est ici. Ils ont une vocation ici. Et l’Europe n’est pas un paradis.

AED : Est-ce que les signaux de bienvenue émis notamment par l’Allemagne ne rendent pas votre travail beaucoup plus difficile ?
Si. Évidemment, cela entrave nos efforts d’aider les gens à rester au lieu de partir. Maintenant, tout le monde évoque un départ pour Allemagne. Les gens disent qu’Angela Merkel les a invités. Mais j’aimerais bien dire aux personnalités politiques en Europe : Aidez les réfugiés, et également les chrétiens, plutôt ici qu’en Europe. Investissez ici plutôt qu’en Europe l’argent que coûte l’accueil de millions de réfugiés. C’est mieux pour les réfugiés et la région.

Project trip of Agnieszka Dzieduszycka and Ilona Budzbon